Chroniques

par bertrand bolognesi

Огненный ангел | L’ange de feu
opéra de Sergueï Prokofiev

Deutsche Oper, Berlin
- 1er novembre 2003
L’Ange de feu, opéra de Prokofiev, à la Deutsche Oper dans le cadre des Berliner
© berliner festwochen

Toujours dans le cadre du Berliner Festwochen, la troupe du Théâtre Mariinski de Saint-Pétersbourg présente L’Ange de Feu, troisième opéra écrit par Sergueï Prokofiev (si l’on compte Maddalena). Encouragé par le succès public de L’Amour des trois oranges à Chicago [voir notre chronique de la représentation du 29 octobre à la Komische Oper], le jeune compositeur, espérant poursuivre la collaboration si bien commencée avec Mary Garden, se met tout de suite à la conception d’un nouvel ouvrage, travail qui l’occupera cinq années durant. Il se penche sur le sujet nettement romantique d’un roman de Valery Brioussov qui développe une thématique religieuse alors inattendue – pas si inattendue que cela, tout compte fait, si l’on se souvient du caractère d’hystérique exaltée de Maddalena (1913). L’ouvrage demeurant absent des scènes françaises, il n’est pas superflu de vous en présenter l’intrigue.

Imaginez un bourg près de Cologne, au XVIe siècle.
De retour d’un long et décevant voyage, Ruprecht est sur le point de s’endormir dans une auberge lorsque des cris l’inquiètent. Dans la chambre voisine, il découvre une jeune femme hagarde, dans un état second, se battant contre une force mystérieuse que l’homme ne peut percevoir. Effrayé, il s’arme d’un signe de croix qui ne sert à rien : la possession est plus forte, cette petite bondieuserie n’y suffit pas. La lutte cesse lorsque Renata tombe d’épuisement. Elle lui raconte ses mystérieux rapports avec le bel Ange Madiel, apparu la première fois lorsqu’elle avait huit ans. Il était tout de blanc vêtu, son regard bleu lui perçait le cœur depuis le halo de flammes d’or qui l’entourait. Après plusieurs nuits, Madiel lui annonça qu’elle serait une grande sainte. À l’adolescence, sa fascination pour l’Ange se transforme en un désir toujours plus brûlant. La vierge folle perd alors la belle apparition qui, en disparaissant, lui promet de revenir bientôt dans un corps d’homme. Plus tard, elle reconnaît Madiel dans le comte Heinrich avec lequel elle vivra une année d’amour. Mais lorsqu’Heinrich l’abandonne, un démon la visite régulièrement. Renata remercie Ruprecht de l’en avoir délivrée. Pourtant, l’aubergiste l’entend d’une toute autre façon : elle explique au peintre que Renata est une dévergondée qui a tenté de perdre le Comte ainsi que tous les villageois, et la chasse de son commerce. Tombé sous le charme de la jeune femme, Ruprecht l’accompagne et tâche de lui plaire.

L’acte suivant montre l’exaspération du soupirant qui n’a jamais réussi à obtenir la moindre attention de sa belle. Pourtant, il l’aide activement à retrouver Heinrich. À ses plaintes amères, elle oppose un grand mépris, lui disant qu’il n’est rien à côté de Heinrich/Madiel, et que, quand bien même il se tuerait devant elle pour lui prouver son amour, elle ne s’inquiéterait que de faire enlever sa dépouille encombrante. Voilà une semaine qu’elle tente d’utiliser la magie. Après avoir fait brûler quelques herbes, la voilà visitée par un esprit annonçant le retour de son amour. Le chevalier prête son énergie à une supplique désespérée. Survient un trafiquant de livres occultes que Ruprecht suit chez un alchimiste, Agrippa von Nettesheim. Ce maître, en sage qu’il est, refuse d’utiliser son art à des fins diaboliques.

Au troisième acte, Renata a réussi à voir Heinrich qui l’a traitée comme une possédée qu’il conviendrait d’exorciser. Son sang ne fait qu’un tour : lorsqu'il revient du cabinet d'Agrippa, elle lui promet de lui appartenir s’il tue le comte. Ruprecht s’empresse de se faire recevoir chez Heinrich, tandis que Renata prie l’Ange Madiel de lui pardonner sa méprise – avoir cru qu’il se soit incarné en un homme si mauvais. L’altercation entre les deux hommes se faisant à la fenêtre, elle voit Heinrich sous les traits de Madiel et revient à sa première opinion. Il est trop tard, Ruprecht ne peut faire demi-tour. Elle lui ordonne de se laisser vaincre. Aussi le peintre est-il mortellement blessé à l’issue du duel. Avec amour l’égarée panse la plaie, puis fait vœu de se retirer dans un couvent s’il vient à mourir.

S’il en réchappe grâce à l’intervention d’un médecin envoyé à temps par un ami, Renata désire tout de même, à l’Acte IV, devenir none. Un grotesque iconoclaste envahit la scène : depuis l’auberge, Méphistophélès et Faust admirent les scènes entre les amants, comme au théâtre. Les amusent fort Ruprecht qui déclare une nouvelle fois son amour à la belle Renata, la tentative de cette dernière de se poignarder et, quand enfin le peintre l’en empêche, la lame qu’elle retourne fatalement contre son soupirant. C’est la liesse ! Le cabaretier leur envoie du vin, Méphistophélès dévore le pauvre garçon, pour rire un peu plus... Mais comme c’est uniquement pour cela, le brave diable le ressuscite, avant de l’emporter en enfer. Pour finir, on retrouve Renata dans un couvent animé du plus troublant désordre depuis qu’elle y est entrée : télékinésie, poltergeist, nonnes en proie à des visions terribles, luttant avec des démons, etc. Toutes les religieuses se regroupent dans une crypte pour accueillir l’Inquisiteur. Il interroge Renata sur les visites de Madiel. Tandis qu’elle prétend qu’elle fut toujours inspirée par un Ange de Dieu, une nonne se met à crier, des coups sont frappés au mur. Un gigantesque exorcisme s’empare de la scène où hurlent toutes les cloitrées, luttant avec des diables. Amusé, Méphistophélès survient, en compagnie de Ruprecht. L’Inquisiteur viendra à bout de ce déchaînement. Dans l’épuisement général, il condamne Renata (toujours en extase) aux flammes.

En 1921 commence la rédaction de cet opéra, à Chicago. L’année suivante, Prokofiev se retire pour dix-huit mois à Ettal, petit village près d’Oberammergau en Bavière. C’est donc dans le grand isolement d’un lieu assez comparable à celui de l’action qu’il écrira la majeure partie de l’œuvre. Il y aurait d’ailleurs assisté à une Passion jouée par les villageois durant la Semaine Sainte qui put nourrir son inspiration. Il en ressort une partition d’une grande force, capable de rendre évidente une intrigue relativement confuse.

L’Ange de Feu pourrait bien être la rencontre de l’héritage du symbolisme russe et de l’expressionnisme d’alors. Il n’eut guère de chance et ne connut pas l’avantage de plaire à ses contemporains. Prokofiev pensait bien que Mary Garden le montrait à Chicago : décidément plus femme de scène que d’administration et de chiffres, elle démissionne promptement de sa fonction de directeur de la Chicago Opera Compagny. En 1926, Bruno Walter projette de présenter l’opéra à Berlin, sans suite. À Paris, Sergeï Koussevitzky donnera au concert la scène dans l’atelier de l’alchimiste (Acte II), en 1929. Le compositeur, conscient de l’incompréhension générale, utilisera largement le matériel thématique de son ouvrage dans sa Symphonie n°3 – une façon classique de sortir de l’oubli le fruit d’un grand travail.

5 mars 1953, Moscou est en grand deuil, le petit père du peuple l’a quitté. En même temps, ce Prokofiev qui eut tant à souffrir des caprices de Staline et Jdanov s’éteignait dans la même ville. Lorsque le rapport Khrouchtchev révèle la véritable personnalité du dictateur soviétique, l’histoire de la croyance de Renata en un bel ange, en fait un suppôt de Satan, pourrait trouver un ancrage sensible dans l’actualité russe. Cependant, L’Ange de Feu doit attendre encore. Un an et demi après la mort du compositeur, il est intégralement joué au Théâtre des Champs-Elysées, en version de concert et en français (traduction d’André Michel), dans une distribution réunissant de très grandes voies de l’époque (comme Irma Kolassi, Lucienne Marée ou Xavier Depraz), avec l’Orchestre de l’Opéra de Paris sous la baguette de Charles Bruck – cette soirée mémorable fit l’objet d’un enregistrement (pour lequel Jane Rhodes reprenait le rôle de Renata) reparu tout dernièrement chez Accord.

Le 14 septembre 1955, la Fenice présente enfin la première véritable création, avec mise en scène, sous la direction de Nino Sanzogno. La production est reprise à Milan deux ans plus tard. D’autres scènes réagiront rapidement : Cologne en 1960, Paris (Opéra Comique) en 64, Londres en 65, Francfort en 69, Edimbourg en 70. Et la Russie ?... Au disque, c’est Neeme Jaarvi qui grave la première version chantée en russe en 1990, puis Valery Gergiev, après une série de représentations à Saint-Pétersbourg, en 1993. Beaucoup de commentateurs s’accordent pour considérer L’Ange de Feu comme l’incontestable chef d’œuvre de Prokofiev, pourtant toujours absent de nos scènes.

C’est dire l’importance de ce spectacle.
Grande surprise : la mise en scène de David Freeman se trouve copieusement huée par le public berlinois. On pourra en dire qu’elle n’offre pas de véritable proposition sur les trois premiers actes, tant en ce qui concerne la construction des personnages, la direction d’acteurs ou la création d’un espace. On aurait avantageusement pu imaginer un univers proche de Bruegel qui évoluerait peu à peu vers celui de Bosch, par exemple. Il faut pourtant considérer que cet opéra n’est pas des plus faciles à monter. On regrette une figuration qu’on dira traditionnelle, avec toutefois l’intervention régulière de démons bleutés, quasiment nus, plus contorsionnistes que danseurs, langoureusement inquiétants, qui évoluent pendant tout la pièce sur des espaliers autour d’une scène principale où se situe l’action immédiate. Pourtant, la scène d’exorcisme est réussie, efficace. Peut-être est-ce l’expressivité débridée des religieuses se dénudant, se tordant au sol, se caressant, hurlant de peur comme de plaisir, qui déplaît.

Toujours est-il que l’on apprécie Evgueni Nikitin dans le rôle du peintre, efficace, sonore, affirmant une présence vocale et scénique intéressante, le Méphistophélès de Konstantin Plujnikov, drôle, persifleur et musicalement irréprochable, le Faust de Guennadi Bessubenkov, ce soir nettement plus en forme que mardi [lire notre chronique de Lady Macbeth de Mzensk, ce 28 octobre], et l’excellent Inquisiteur de la basse Fiodor Kusnezov. Mais c’est surtout la prestation du soprano Olga Sergueïeva en Renata qui impressionne le plus. Avec un timbre d’une homogénéité splendide, un art du phrasé remarquable, une projection généreuse et une endurance à toute épreuve (le rôle est écrasant, tout simplement), cette artiste sert magnifiquement l’ouvrage. En fosse, on retrouve les qualités de l’Orchestre du Théâtre Mariinski dans la lecture précise et sensuelle de Valery Gergiev – qui se déchaîne comme un démon pour un dernier acte flamboyant.

BB