Chroniques

par laurent bergnach

concert 13 – Borowski, Boulez et Widmann
Pascal Rophé dirige l’Orchestre Philharmonique de Radio France

Présences / Maison de Radio France, Paris
- 25 février 2014
le compositeur Johannes Boris Borowski en compagnie de Pierre Boulez
© privat

Nous voici donc au terme de cette édition 2014 de Présences. L’amertume fut à la hauteur des espoirs de découverte, et il fallait bien dire tout ce que ce vingt-quatrième rendez-vous de Radio France avec la création avait de désolant, dans le fond (jazz agaceur, minimalisme disetteux, bande-son de reportage animalier, etc.) comme dans la forme (public méprisé, salles inappropriées, programmes truffés d’inexactitudes). Jour après jour, notre média en a largement suivi et décrypté le naufrage [lire notre « feuilleton » des concerts 1, 2, 3, 5, 6, 7, 8, 10, 11 et 12].

Présent lors de l’inauguration avec Elegie (2006) et sa clarinette, Jörg Widmann (né en 1973) voit sa pièce Armonica (2007) jouée en fin de festival. Créée durant l’Internationale Mozartwoche sous la baguette de Pierre Boulez, reprise à Paris par Sylvain Cambreling [lire notre chronique du 25 novembre 2007] – il ne s’agit donc pas d’une première française, comme l’avance à tort la brochure de salle –, l’œuvre s’inspire de deux opus du plus célèbre natif de Salzbourg, conçus pour Glaßharmonical’année de sa mort (1791). Le sifflement de l’instrument de verre joué par Christa Schoenfeldinger, auquel s’ajoute le souffle des cordes, installent un climat énigmatique auquel accordéon, harpe, célesta et métallophones apportent épaisseur et brillance. Moelleuse voire contemplative, cette partition aux forte jamais agressifs s’achemine vers une fin plus hachée, déstructurée, via des cordes qui enflent ou gémissent, des percussions orageuses, etc. Une fois encore, saluons le créateur d’Am Anfang [lire notre dossier] pour un travail de texture d’une extrême subtilité.

Ancien élève de Kyburz, Stroppa, Mainka et Furrer, l’actuel Berlinois Johannes Boris Borowski (né en 1979) [photo] est de plus en plus joué à Paris [lire notre chronique du 24 novembre 2013]. Ce soir, découvrons Change (2008), une partition dirigée par Boulez lors de sa création, à la tête de l’Orchestre de l’Académie du Festival de Lucerne. D’emblée nerveux, cet opus développe un dynamisme varèsien, tendu successivement par des pizz’, le ronflement des cuivres, les galets entrechoqués par six percussionnistes également dévoués à frapper des planches de bois (emprunt au Stein d’Eötvös ?), la morsure d’un piccolo ou un roulement de tambour quasi militaire. On sent comme une envie de s’adoucir sans cesse contrariée, et il faudra l’épuisement des forces pour y parvenir. Trop verbeuse à notre goût, l’ultime section de Change, offre de mini-soli saupoudrés ici et là, comme autant de sursauts avant qu’un archet passant sur une lame conduise au silence.

C’est avec un « classique » que s’achève la soirée, puisque Le visage nuptial de Pierre Boulez fut joué à maintes reprises à partir de 1947, et plusieurs fois révisé jusqu’en 1989, pour les regrettées Rencontres internationales de musique contemporaine de Metz (1972-1992). Plutôt que d’en détailler les cinq parties inspirées par la poésie de René Char, disons plutôt notre déception quand à son exécution. On veut bien passer sur la diction perfectible de Laura Aikin et d’Hilary Summers, soprano assez rêche et contralto peu stable facilement couvert, mais que faire de ce chœur de femmes de Radio France, ramolli et gluant ? Certes, la partition est complexe autant qu’ardue, mais comment expliquer un tel manque de fluidité dans l’orchestre, un rendu aussi laborieux ? Manque de travail ou pire encore ? « L’ombre de sa Présence », comme dirait le poète.

LB