Chroniques

par bertrand bolognesi

Dai Fujikura
œuvres variées

1 CD Minabel (2014)
MIN 101
six œuvres variées signées Dai Fujikura

C’est avec une passion sans cesse renouvelée que l’on poursuit l’exploration de l’œuvre du compositeur britannique d’origine japonaise, grâce aux parutions désormais régulières des enregistrements qu’il masterise lui-même pour Minabel, son label personnel*. Après plusieurs opus chambristes que livrait Flare [lire notre critique du CD], le présent album, numéro 2 de la collection, fait voyager l’écoute entre différents effectifs, de l’instrument solo à l’orchestre au complet, en passant par le concerto. À commencer par Perla, conçu pour flûte à bec basse, entre 2003 et 2008. La vivacité des attaques initiales contraste aussitôt avec des multiphoniques alanguies. Bientôt, un troisième mode de jeu est demandé à Inbar Solomon, flatterzunge, qui vient dynamiser (toute proportion gardée, vue la rondeur de sonorité) des douceurs énigmatiques comme s’élève une ligne d’encre sur le ciel étale de la page.

L’art du pinceau et la méditation zen sont directement évoqués par Fluid calligraphy pour violon (2010). Dai Fujikura a imaginé de considérer comme principe de cette pièce que la tête du violon serait le pinceau par lequel tracer les signes, s’inspirant au passage de la conception Hitsuzendō : le calligraphe sera récompensé de nombreuses années à rechercher le geste parfait jusqu’à ce qu’enfin pur celui-ci s’effectue comme de lui-même. Les résistances involontaires de l’artiste font le grain de cette page (musicale) d’où naissent d’indescriptibles échappées lyriques, sous l’archet de Barbara Lüneburg. L’extinction répétée d’un intervalle ascendant de seconde, proximité de deux notes « amies », conclut Fluid calligraphy dans une simplicité humble. Deux ans plus tard, le musicien confie au cor solo une œuvre convoquant ce que presque jamais l’on attend de lui : une tendresse heureuse, parfois muée en bredouillis du nourrisson, le souffle redécouvrant en douceur la vibration, parfois diphonique, comme à réinventer une langue du cœur – nous ignorons si le titre, Poyopoyo, emprunte au manga la ronde bouille du gentil chat. Nobuaki Fukukawa s’en fait ici l’interprète délicat.

Outre de cultiver en poète un regard inventif sur chaque petite chose qui fait notre monde, Fujikura laisse sa créativité perméable aux événements de la vie. Et si Poyopoyo lui fut inspiré par la contemplation de la joue de son enfant de quatre mois, ce sont les sensations éprouvées (et rapportées) par son épouse lors des premiers mois de grossesses qui suscitent My butterflies pour vents (2012). C’est cependant dans un champ de fleurs qu’il réinterprète le miracle de la reproduction, avec ce foisonnement qu’on lui connaît depuis Secret forest (2008) [lire notre chronique du 3 octobre 2009 et notre critique du CD]. Comme innocemment, toute une population d’instruments-papillons pépie joyeusement entre de suaves appels de flûtes, durant dix minutes, quand soudain une arabesque filée des hautbois rompt ce joyeux épanchement : les dernières mesures interrogent une mélodie naissante. Michael Lewanski dirige le DePaul Universtity Ensemble 20+.

Le format s’élargit encore avec l’œuvre qui donne son nom au présent disque.
Enseignant aujourd’hui à Londres (Guildhall School of Music and Drama), la pianiste Noriko Ogawa, qui a beaucoup joué la musique de Takemitsu (elle l’a d’ailleurs intégralement gravée chez Bis Records), est comme Fujikura une Japonaise d’Angleterre. C’est à elle qu’il a dédié Ampere, indiqué concerto pour piano et orchestre bien qu’il contredise activement la dialectique habituelle du genre. Contre le collectif la lutte héroïque et victorieuse du grand crocodile de concert n’aura pas lieu. Ici, la partie soliste paraît projeter les éléments du tutti, par une contamination complexe. Et si l’on croit voir surgir un solo cadentiel, c’est un leurre : la vigueur des inserts orchestraux n’en démord pas. Du halo pédalisé arrive une assez longue section où le piano semble à découvert, mais l’eau ne dort pas… après un retour hardi et presque furioso de l’orchestre, le compositeur invite en un fascinant jardin de cloches et de verre, chatoyant puis raréfié jusqu’au carillon sibyllin d’un piano-jouet – à la tête du Nagoya Philharmonic Orchestra, Thierry Fischer livre cinq dernières minutes de pur enchantement.

Lorsque Pierre Boulez lui a commandé une œuvre pour grande formation à l’attention des jeunes gens du Lucerne Festival Academy Orchestra, Dai Fujikura a choisi de réorganiser ce tutti d’une centaine d’instruments en trois groupes distincts dont l’écriture aurait soin de signer chaque identité. De ce fait (et malgré l’indéniable qualité du rendu), il demeure assez malaisé de percevoir pleinement Stream state (2005) – de même au disque a-t-on du mal à comprendre la Symphony of three orchestras d’Elliott Carter (1976) que notre collègue eut récemment la chance d’entendre en salle [lire notre chronique du 16 octobre 2016]. Outre les échanges dans la géographie de l’orchestre, cette captation live de la création à Lucerne sous la battue de Boulez laisse supposer le voyage des motifs qui évoluent au fil de leurs apparitions. Drue dès l’abord, la pièce gagne encore en tension, sans exclure de riches envolées violonistiques, parfois déchirée par une lumière gelée. Stream state s’achève dans la citation apaisée d’un de ces principales cellules.

BB

* les enregistrements de Dai Kujikura se téléchargent sur le site Minabel