Chroniques

par laurent bergnach

Piotr Tchaïkovski
Евгений Онегин | Eugène Onéguine

2 DVD Opus Arte (2013)
OA 1120 D
Piotr Tchaïkovski | Eugène Onéguine

Loin des fresques historiques envahies de chœurs et des sujets inspirés par la mythologie russe, Piotr Tchaïkovski (1840-1893) se tourne, avec assurance et maturité, vers le monde intimiste d’Eugène Onéguine. Dans le roman en vers de Pouchkine, paru en feuilleton de février 1825 à janvier 1832, il puise la matière romantique d’un livret conçu en compagnie de Konstantin Shilovski. Si quelques regroupements conventionnels et festifs parsèment malgré tout ces « scènes lyriques » dont l’écriture fait « fondre et palpiter [Tchaïkovski] d’un bonheur indicible » (bal campagnard, bal aristocratique), elles n’en mettent que mieux en valeur les moments de solitude et d’introspection (lettre de Tatiana, dernières minutes de Lenski, etc.).

À cet égard, rappelons que Tatiana semble la véritable héroïne de l’ouvrage, celle à qui le compositeur s’identifie. En effet, si le rôle-titre se montre assez monolithique – sorte de Commandeur qui signe le destin malheureux de ceux qu’il approche –, la jeune femme, en revanche, est envahie d’une foule de sentiments amoureux (romanesque, passionné, platonique, marital, « adultérin », etc.). Comme l’écrit Marina Frolova-Walker dans la notice accompagnant le DVD, « nous ne devons pas supposer que l’amour de Tatiana est moins fort que celui d’Isolde. Mais, contrairement à Wagner, Tchaïkovski n’accorde pas à son héroïne l’échappatoire d’une Liebestod (mort d’amour) : après une nuit à se languir d’amour, elle doit se lever, se préparer et affronter le monde ».

Créés au Théâtre Bolchoï (Moscou) le 23 janvier 1881, les trois actes et sept tableaux d’Eugène Onéguine sont présentés en février 2013 à la Royal Opera House (Londres), mis en scène par l’actuel maître des lieux, Kasper Holten. Si le huis clos est agrémenté avec justesse d’apports vidéo naturalistes en fond de scène (Leo Warner, Lawrence Watson), on regrette la présence de doubles dansés qui mettent en rapport Tatiana et Onéguine avec les spectres du passé. Cette astuce est toujours à double tranchant, et ici, malgré des décors et costumes rassurants (Mia Stensgaard, Katrina Lindsay), l’impact dramatique et le spectateur sont contrariés beaucoup trop souvent.

D’emblée, remercions Krassimira Stoyanova (Tatiana) d’aider le mélomane à se concentrer malgré tout, grâce à son jeu et à son chant magnifiquement maîtrisé qui allie ampleur, couleur et souplesse. En comparaison, quoique nuancé, Simon Keenlyside (Onéguine) agace par un personnage de butor grimaçant et déçoit par des imperfections récurrentes (vibrato, attaques douteuses). Pavol Breslik (Lenski) est un ténor clair, stable et doux, qui forme un couple attachant avec Elena Maximova (Olga), soprano sonore et fiable. Peter Rose (Gremine) jouit d’un souffle long tandis que Diana Montague (Madame Larina) assume une sorte de distance sympathique qui renouvelle sa présence maternelle.

Un dernier mot sur Robin Ticciati, le chef associé à cette production. Issu d’une famille partagée entre musique (grand-père compositeur, frère violoniste) et sciences humaines (mère thérapeute, sœur enseignant la théologie), le Britannique (né en 1983) compte Simon Rattle et Colin Davis parmi ses modèles et, depuis plusieurs années, travaille en étroite collaboration avec le Glyndebourne Opera Festival. On comprend ce choix d’un partenaire de qualité à découvrir un musicien, rompu à la maîtrise instrumentale (violon, piano, percussions), qui aborde la partition avec vivacité et moelleux, précision et légèreté, sans complaisance aucune. [distribution DistrArt Musique]

LB