Chroniques

par laurent bergnach

ChaplinOperas
filmspiel semi-opératique de Benedict Mason

Festival d’Automne à Paris / Cité de la musique
- 11 octobre 2019
ChaplinOperas, filmspiel semi-opératique de Benedict Mason
© dr

Membre de la troupe comique de Fred Karno, l’Anglais Charles Chaplin (1889-1977) est repéré par le cinéma en 1914, durant une tournée américaine. C’est ainsi que naît le personnage du Vagabond, qui passe d’une aventure à l’autre comme son interprète passe d’une société de production à l’autre : Keystone, Essanay puis Mutual. Cette dernière, consciente de l’engouement du public, fait de l’acteur l’un des mieux payés de l’époque, avec son propre studio de tournage inauguré début 1916. À lui maintenant d’y réaliser un court-métrage toutes les quatre semaines… et d’obtenir le triple de temps pour ce résultat, dès 1917. Des années avant Les temps modernes (1936) [lire notre chronique du 24 octobre 2006], Chaplin témoigne ainsi qu’il faut prendre la comédie au sérieux et trouver l’équilibre entre burlesque et émotion – c’est-à-dire « de faire qu’on rit d’autant plus qu’on est ému », comme l’écrivait Gilles Deleuze pour saluer le génie de l’acteur-réalisateur.

C’est son intérêt pour le cinéma (montage, musique hors-champ, etc.) qui a conduit Benedict Mason (né en 1954) à la composition musicale. À la fin des années quatre-vingt, pour fêter le centenaire du comédien lui aussi musicien*, l’Ensemble Modern lui commande une partition pour accompagner la projection de trois courts-métrages de vingt-cinq minutes chacun, datant de 1917 – soient les neuvième, onzième et dernière des douze comédies produites par Mutual. Plutôt que le pastiche et les « effets confortables, anesthésiants, triviaux et condescendants de la musique hollywoodienne », Mason choisit la veine surréaliste pour concevoir ce qui s’apparente à un « opéra inversé » : « il y a ici un échange libre entre l’écran et la fosse d’orchestre d’où surgissent de “mauvaises blagues”. Les musiciens s’expriment beaucoup avec la voix, et le chahut, dans une bonne humeur anarchique, n’est jamais bien loin » (brochure de salle).

Sous la direction de Johannes Kalitzke, l’Ensemble Modern retrouve une œuvre qu’il avait déjà jouée dans cette salle, en 2005. Easy Street (Charlot policeman) reflète la misère et la violence connues par Chaplin durant son enfance londonienne. Comédie oblige, on y entend force rires, grognements et aboiements, mais aussi le baryton ample et chaud d’Holger Falk, le soprano clair, souple et charnu d’Eva Resch. Pour The Immigrant (L’émigrant), Mason livre une musique minimaliste et distanciée, quasi documentaire, qui adresse des clins d’œil à Dvořák, Eisler et Reich. Le recours à la poésie russe, pour les parties chantées, souligne la barrière linguistique du nouvel arrivant à New York, après sa traversée chaotique de l’Atlantique, nimbée d’un souffle épique. Enfin, avec des échos de Varèse et de Berio, The Adventurer (Charlot s’évade) accorde beaucoup de place à la voix (extraits de lettres de Stravinsky, un visionnaire que Mason idolâtre), tout en élisant le silence pour les appels à l’aide de la noyade.

LB

* jusqu’au 26 janvier prochain, l’exposition Charlie Chaplin, l’homme-orchestre explore l’œuvre du maître du film muet dans sa dimension musicale.