Chroniques

par bertrand bolognesi

Liederabend Annette Dasch
Beethoven, Britten, Eisler et Korngold

Théâtre de la Ville, Paris
- 10 mars 2007
superbe Liederabend du soprano Annette Dasch au Théâtre de la Ville (Paris)
© dr

Rares sont les récitals qui osent aventurer le public dans des univers inhabituels. Cet après-midi, la jeune Annette Dasch ne laisse pas voguer une oreille paresseuse dans des lacs mozartiens, schubertiens, schumaniens, voire straussiens, et préfère saisir l’écoute au fil d’un programme de découverte.

Ouvert par neuf pages de Beethoven, sa Liederabend parisienne fait d’abord entendre un français parfaitement dit (« Plaisir d’aimer… ») dans la Romanze écrite au crépuscule du siècle. L’évidence du phrasé frappe d’emblée, se confirmant dans Der Wachtelschlag où l’expressivité naturelle de la voix se révèle plus encore dans une diction allemande avantageusement ouverte. Marmotte bénéfice d’un fin travail de couleur, avantagé par une prudente gestion du souffle. Une théâtralité plus franche survient dans Gretels Warnung, bientôt suivie par Wonne der Wehmut, petit bijou que le soprano dépose sur un fil aux pianississimi risqués, d’une exquise suavité. De fait, l’auditoire se suspend aux lèvres de l’artiste pour An die Hoffnung où se libèrent la chaleur du timbre, un grave musclé et un aigu lumineux. Après un hargneux et implacable Lieder des Clärchen qui déjà fait songer à Mahler, ce préambule s’achève par un Freudvoll und Leidvoll franchement brillant.

Si, au piano, Jan Philip Schulze livre d’abord un accompagnement discret et attentif, c’est sur un relief nettement affirmé qu’il appuie son abord d’On this Island Op.11, cycle que Britten écrivit en 1937 sur cinq poèmes d’Auden, soulignant les différents climats qui traversent Let the florid music praise, la première de ces songs. Dans ce cadre, Annette Dasch cisèle remarquablement la miniature, usant d’une grande souplesse dans les vocalises. La narration fiévreuse de Now the leaves are falling fast est rendue presque haletante, dans une progression dynamique idéale. À l’expressivité vocale évoquée plus haut, la chanteuse ajoute le sel d’un investissement dramatique toujours en éveil. Au plus extérieurement serein (car, à y regarder de plus près…) Seascape,dont une vocalise diaphane conduit une fin d’une délicatesse inouïe, succède un Nocturne à frissonner d’émotion, dans la langueur dangereuse du piano où la peur prend bientôt le dessus. Enfin, se jouant aisément des embuches intervallaires d’As it is, plenty, cette première partie s’achève dans la bonne humeur retrouvée.

Après un court entracte, ayant quitté les volumes d’une robe « lyrique », pourrait-on dire, Annette Dasch gagne la scène dans une tenue noire à ceinture haute, d’une élégance simple, qui à elle seule focalise le prochain menu. Qui peut se vanter d’avoir entendu en France les Sieben Lieder über die Liebe d’Hanns Eisler ? Tous ceux qui étaient au Théâtre de la Ville, ce samedi !

Touchante dans le brechtien Lied des Freudenmädchens qui invite dans une toute autre ambiance, l’artiste livre un Goethe fragment au romantisme peut-être un rien ironique, servant savamment ce cycle qui alterne une poésie vue comme sentimentale (Goethe, Heine, Altenberg) – « chants beaux » – à la trivialité volontaire des Heiratsannoncen (deux annonces matrimoniales parues dans des journaux) ou des deux emprunts à Brecht (Lied der Kupplerin et Lied des Freudenmädchens, soit Chanson de l’entremetteuse et Chanson de la fille de joie) – « chants directs ». On saluera la facilité avec laquelle le soprano habite des personnages différents, sans jamais rien caricaturer pour autant, de même qu’on remerciera Jan Philip Schulze de faire sonner juste ce qu’il faut la sarcastique citation de Tristan à la fin du Lied der Kupplerin.

Sept chansons de Korngold finissent de charmer l’assistance, des Lieder de jeunesse (voire d’enfance) s’entrelaçant à des mélodies écrites lors du séjour étatsunien du compositeur. Ainsi passe-t-on des contrastes berlinois à l’opulence assez kitch – Annette Dasch dit glamour – de My mistress’eyes, tout simplement délicieuse. Disons-le sans détours : elle fait franchement le clown dans Old english song, avec un talent indiscutable ! La grande plénitude de la voix étonne encore dans Was du mir bist où l’émotion est au rendez-vous, mais Mit dir zu schweigen accuse des attaques hasardées dans son second couplet, déstabilisant le bas-médium – problème sans doute provoqué par la générosité fatigante d’un tel programme. En revanche, Welt ist stille eingeschlafen s’envole dans un lyrisme magistralement assumé et s’achève dans un embrasement sublime de l’aigu.

Après Die Sperlinge et Die Geniale, tous deux sur des vers d’Eichendorff, répondant à l’enthousiasme du public, un premier bis sacrifie à Schubert avec Seligkeit – « parce qu’un récital de Lieder sans Schubert, ce n’est pas normal ! », annonce la chanteuse. Un second renoue à la fois avec Eisler et « votre belle langue » : une étrange mélopée qui semble refuser d’éclore, croisant ces voluptés retenues que l’on rencontre dans certaines mélodies de Kœchlin et de Sauguet, écrite sur le troisième poème de l’Alchimie du verbe qui ouvre les Délires d’Une saison en enfer de Rimbaud (« À quatre heures du matin, l'été / Le sommeil d'amour dure encore… »).

BB