Chroniques

par bertrand bolognesi

récital Alissa Zoubritski
Alyabiev – Granados – Liszt – Poulenc – Rachmaninov – Ravel – Schubert – etc.

1 CD Paraty (2020)
229188
La jeune pianiste francomoldave enregistre des transcriptions chez Paraty

Passionnée par la voix et son répertoire, la jeune pianiste franco-moldave Alissa Zoubritski, coutumière de l’exercice récitaliste avec de nombreux chanteurs (Diana Axentii, Michał Partyka, Damien Pass, Andreea Soare, etc.), a imaginé un programme de transcriptions puisant dans Lieder et mélodies, russes ou françaises, qui font chanter ohne Worte l’instrument dans le souvenir des versions originales grâce au talent de nombreux compositeurs et interprètes passés maîtres dans cet art. Ainsi retrouve-t-on Liszt adaptateur de Schumann ou du plus rare Alyabiev [lire notre chronique de sa musique pour orchestre], Rachmaninov mettant ses doigts dans des pages de Schubert et de Tchaïkovski, etc.

Conçu comme un récital chanté, ce défi, selon l’artiste elle-même – « entendre et faire entendre sous dix doigts une ligne mélodique, sa partie d’accompagnement, voire même laisser deviner les textes sous l’interprétation » (notice du CD) – est ouvert par Max Reger transcripteur de Richard Strauss. Cäcilie Op.27 n°2 illustre idéalement le titre Transcriptions lyriques, dans l’inflexion généreuse d’Alissa Zoubritski, à la fois cantatrice et accompagnatrice, cumulant les tâches confiées par le compositeur en 1894 à deux acteurs, non sans laisser entrevoir également l’orchestration qu’il en réalisait en 1911. Du même recueil s’échappe le gracieux égrènement de Morgen (si souvent choisi pour bis), rendu dans une pédalisation savante qui révèle un caractère harpistique assez inattendu. Dans le même esprit s’ensuit Pace non trovo, sonnet 104 de Pétrarque mis en voix par Ferenc Liszt en 1846 qui le réduisit presque aussitôt pour piano seul. D’un récitatif quasiment néobaroque éclot l’emphase romantique, dans une jouissive richesse de sonorité.

L’approche de Quejas o la maja y el ruiseñor, première pièce du second livre des Goyescas d’Enrique Granados (1909-1911), s’inscrit dans une autre démarche : à la version strictement pianistique il s’agit d’adjoindre l’introduction prévue par le musicien pour la version mélodique. La ciselure affirme une délicatesse savoureuse que féconde par contraste l’opulence à venir. Charme et couleur sont au rendez-vous d’une interprétation inspirée. Sergueï Rachmaninov n’hésita pas à puiser dans ses propres mélodies la matière de pièces dédiées au piano. C’est le cas de la cinquième des Douze Romances Op.21 de 1902 qu’il revisitait au clavier en… 1941 ! Nous l’entendons dans une lecture infiniment sensible dont le bonheur ne manque pas d’évoquer en nous le fort beau film de Pavel Lounguine [lire notre critique du DVD]. Troisième des Six Romances Op.38 de 1916, le Lento en fa majeur Les marguerites (Маргаритки) subit des années plus tard le même heureux sort qui, à sa manière, en accentue à la fois la nature presque opératique et l’influence lisztienne.

Passé ses quatre œuvres que, pour avoir été touchées par leurs auteurs, l’on pourra dire de première main, l’artiste revient dès lors à l’acte par lequel d’autres se sont saisis de joyaux qui les précédèrent. Nous ne quittons pas Rachmaninov avec sa vision de Wohin, extrait de Die schöne Müllerin D.795 de Franz Schubert, comme lustré par les enthousiasmes passionnés du Russe – au revoir, vielles à roue d’Heuriger viennoises, bonjour fastueuses nostalgies de bal. À la fois retour au pays et hommage à un grand artiste (à l’instar du Trio en ré mineur Op.9), l’adoption de la Berceuse en la bémol mineur, première des Six Romances Op.16 de Tchaïkovski (1872), prend les atours d’une fertile paraphrase de concert dont la musicienne respire admirablement le phrasé. En 1842, Liszt se penche sur Cоловей, mélodie en ré mineur d’Alexandre Alyabiev (1787-1851) sur un poème du Moscovite Anton Delvig, dont on connaît la version orchestrée par Glinka ; ainsi voit le jour Le rossignol S.249d, opus pianistique faisant l’objet d’une seconde version en 1853 (S.250/1), ici offerte dans une tendresse simple et délicieuse qui en masque adroitement la virtuosité hardie.

Surprise ! Alissa Zoubritski contribue elle-même au genre en s’emparant de la chanson écrite par Francis Poulenc pour Yvonne Printemps qui la créa le 28 novembre 1940 lors de la première de Léocadia de Jean Anouilh, Les chemins de l’amour. En ornant d’une douceur aigre cette valse triste, elle la dépouille souverainement du caractère mondain qu’elle arbore volontiers. De même revient-elle activement à l’opus 38 de Rachmaninov, Lento en ré bémol majeur intitulé Le rêve (Сон), composé en 1916 sur des vers du Pétersbourgeois Fiodor Sologoub. Elle en fait une page incontestablement pianistique, à la manière de certains préludes méditatifs.

En 2018, le compositeur et organiste Jean-Baptiste Robin (né en 1976) livrait Tic-Tac pour soprano et piano, en réponse à une commande du Festival-Concours de Chant de Mâcon. Il développe cette pièce pour violon et piano un an plus tard, puis réduit au seul piano la première mouture. Comme son nom l’indique, il s’agit d’un carillon obsessif d’allure toccata. De la première des Deux mélodies hébraïques de Maurice Ravel (1914), Kaddish en ut mineur, Alexandre Siloti éditait en 1922 une transcription de toute beauté, déploraison à laquelle la pianiste ménage un halo tout recueillement. Il revient au romantisme de clore le florilège, plus précisément au premier Lied du cycle Myrthen Op.25 de Robert Schumann (1840), dans la vision lisztienne de 1848. Sa fervente fougue rejoint le lyrisme liminaire, „Du hebst mich liebend über mich, mein guter Geist, mein beßres Ich!“. Avec cette irrésistible élévation l’auditeur prendra momentanément congé d’Alissa Zoubritski qui signe un disque d’une grande finesse.

BB